LA GUERRE DES MONDES
H.-G. Wells
Traduction: Henry D. Davray


ACCUEIL

LIVRE PREMIER
L’ARRIVÉE DES MARTIENS


XV.

Événements dans le Surrey

PENDANT que le vicaire, l’air égaré, tenait ses discours incohérents, à l’ombre de la haie dans les prairies basses de Halliford, pendant que mon frère regardait les fugitifs arriver sans cesse par Westminster Bridge, les Martiens avaient repris l’offensive. Autant qu’on peut en être certain, d’après les récits contradictoires qu’on a avancés, la plupart, affairés par de nouveaux préparatifs, restèrent auprès des carrières de Horsell, ce soir-là, jusqu’à neuf heures, pressant quelque travail et produisant d’immenses nuages de fumée noire.

Mais assurément trois d’entre eux sortirent vers huit heures ; ils s’avancèrent avec lenteur et précaution, traversèrent Byfleet et Pyrford, jusqu’à Ripley et Weybridge, et se trouvèrent ainsi contre le couchant en vue des batteries en alerte. Ils n’avançaient pas ensemble, mais séparés l’un de l’autre par une distance d’environ un mille et demi. Ils communiquaient entre eux au moyen de hurlements semblables à la sirène des navires, montant et descendant une sorte de gamme.

C’étaient ces hurlements et la canonnade de Ripley et de St. George’s Hill, que nous avions entendus à Upper Halliford. Les canonniers de Ripley, artilleurs volontaires et fort novices, qu’on n’aurait jamais dû placer dans une pareille position, tirèrent une volée désordonnée, à pied et à cheval, à travers le village désert ; le Martien enjamba tranquillement leurs canons, sans se servir de son Rayon Ardent, choisit délicatement ses pas parmi eux, les dépassa et arriva inopinément sur les batteries de Painshill Park, qu’il détruisit.

Cependant les troupes de St. George’s Hill étaient mieux conduites et avaient plus de courage. Dissimulées derrière un bois de sapins, il semble que le Martien ne se soit pas attendu à les trouver là. Ils pointèrent leurs canons aussi délibérément que s’ils avaient été à la manœuvre et firent feu à une portée d’environ mille mètres.

Les obus éclatèrent tout autour du Martien, et on le vit faire quelques pas encore, chanceler et s’écrouler ; tous poussèrent un cri, et avec une hâte frénétique rechargèrent les pièces. Le Martien renversé fit entendre un ululement prolongé ; immédiatement, un second géant étincelant lui répondit et apparut au-dessus des arbres vers le sud. Il est possible qu’une des jambes du tripode ait été brisée par les obus. La seconde volée passa au-dessus du Martien renversé et, simultanément, ses deux compagnons braquèrent leur Rayon Ardent sur la batterie. Les caissons sautèrent, les sapins tout autour des pièces prirent feu et un ou deux artilleurs seulement, protégés dans leur fuite par la crête de la colline, s’échappèrent.

Après cela, les trois géants durent s’arrêter et tenir conseil ; les éclaireurs qui les épiaient rapportent qu’ils restèrent absolument stationnaires pendant la demi-heure suivante. Le Martien qui était à terre se glissa péniblement hors de son espèce de capuchon, petit être brun rappelant étrangement, dans la distance, quelque tache de rouille, et se mit apparemment à réparer sa machine. Vers neuf heures, il eut terminé, car son capuchon reparut par-dessus les arbres.

Quelques minutes après neuf heures, ces trois premiers éclaireurs furent rejoints par quatre autres Martiens, qui portaient un gros tube noir. Chacun des trois autres fut muni d’un tube similaire, et les sept géants se disposèrent à égale distance en une ligne courbe entre St. George’s Hill, Weybridge, et le village de Send, au sud-ouest de Ripley.

Aussitôt qu’ils se furent mis en mouvement, une douzaine de fusées montèrent des collines pour avertir les batteries de Ditton et de Esher. En même temps, quatre des engins de combat, armés de leurs tubes, traversèrent la rivière, et deux d’entre eux, se détachant en noir contre le ciel occidental, nous apparurent, tandis que le vicaire et moi, las et endoloris, nous nous hâtions sur la route qui monte vers le nord, au sortir d’Halliford. Ils avançaient, nous sembla-t-il, sur un nuage, car une brume laiteuse couvrait les champs et s’élevait jusqu’au tiers de leur hauteur.

À cette vue, le vicaire poussa un faible cri rauque et se mit à courir ; mais je savais qu’il était inutile de se sauver devant un Martien, et, me jetant de côté, je me glissai entre des buissons de ronces et d’orties, au fond du grand fossé qui bordait la route. S’étant retourné, le vicaire m’aperçut et vint me rejoindre.

Les deux Martiens s’arrêtèrent, le plus proche de nous, debout, en face de Sunbury ; le plus éloigné n’étant qu’une tache grise indistincte du côté de l’étoile du soir, vers Staines.

Les hurlements que poussaient de temps à autre les Martiens avaient cessé. Dans le plus grand silence, ils prirent position en une vaste courbe sur une ligne de douze milles d’étendue. Jamais, depuis l’invention de la poudre, un commencement de bataille n’avait été aussi paisible. Pour nous, aussi bien que pour quelqu’un qui, de Ripley, aurait pu examiner les choses, les Martiens faisaient l’effet d’être les maîtres uniques de la nuit ténébreuse, à peine éclairée qu’elle était par un mince croissant de lune, par les étoiles, les lueurs attardées du couchant, et les reflets rougeâtres des incendies de St. George’s Hill et des bois en flammes de Painshill.

Mais, faisant partout face à cette ligne d’attaque, à Staines, à Hounslow, à Ditton, à Esher, à Ockham, derrière les collines et les bois au sud du fleuve, au nord dans les grasses prairies basses, partout où un village ou un bouquet d’arbres offrait un suffisant abri, des canons attendaient. Les fusées-signaux éclatèrent, laissèrent pleuvoir leurs étincelles à travers la nuit et s’évanouirent, surexcitant d’une impatience inquiète tous ceux qui servaient ces batteries. Dès que les Martiens se seraient avancés jusqu’à la portée des bouches à feu, immédiatement ces formes noires d’hommes immobiles, seraient secouées par l’ardeur du combat, ces canons, aux reflets sombres dans la nuit tombante, cracheraient un furieux tonnerre.

Sans doute, la pensée qui préoccupait la plupart de ces cerveaux vigilants, de même qu’elle était ma seule perplexité, était cette, énigmatique question de savoir ce que les Martiens comprenaient de nous. Se rendaient-ils compte que nos millions d’individus étaient organisés, disciplinés, unis pour la même œuvre ? Ou bien, interprétaient-ils ces jaillissements de flammes, les vols soudains de nos obus, l’investissement régulier de leur campement, comme nous pourrions interpréter, dans une ruche d’abeilles dérangées, un furieux et unanime assaut ? (À ce moment personne ne savait quel genre de nourriture il leur fallait.) Cent questions de ce genre se pressaient en mon esprit, tandis que je contemplais ce plan de bataille. Au fond de moi-même, j’avais la sensation rassurante de tout ce qu’il y avait de forces inconnues et cachées derrière nous, vers Londres. Avait-on préparé des fosses et des trappes ? Les poudrières de Hounslow allaient-elles servir de piège ? Les Londoniens auraient-ils le courage de faire de leur immense province d’édifices un vaste Moscou en flammes ?

Puis, après une interminable attente, nous sembla-t-il, pendant laquelle nous restâmes blottis dans la haie, un son nous parvint, comme la détonation éloignée d’un canon. Un autre se fit entendre plus proche, puis un autre encore. Alors, le Martien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Martien qui était près de Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde détonation.

Ces décharges successives me firent une telle impression qu’oubliant presque ma sécurité personnelle et mes mains bouillies, je me hissai par-dessus la haie pour voir ce qui se passait du côté de Sunbury. Au même moment, une seconde détonation suivit et un énorme projectile passa en tourbillonnant au-dessus de ma tête, allant vers Hounslow. Je m’attendais à voir au moins des flammes, de la fumée, quelque évidence de l’effet de sa chute. Mais je ne vis autre chose que le ciel bleu et profond, avec une étoile solitaire, et le brouillard blanc s’étendant large et bas à mes pieds. Il n’y avait eu aucun fracas, aucune explosion en réponse. Le silence était revenu. Les minutes se prolongèrent.

« Qu’arrive-t-il ? demanda le vicaire qui se dressa debout à côté de moi.

– Dieu le sait ! » répondis-je.

Une chauve-souris passa en voltigeant et disparut. Un lointain tumulte de cris monta et cessa. Je me tournai à nouveau du côté du Martien et je le vis qui se dirigeait à droite, au long de la rivière, de son allure rotative et rapide.

À chaque instant je m’attendais à entendre s’ouvrir contre lui le feu de quelque batterie cachée ; mais rien ne troubla le calme du soir. La silhouette du Martien diminuait dans l’éloignement, et bientôt la brume et la nuit l’eurent englouti. D’une même impulsion nous grimpâmes un peu plus haut. Vers Sunbury se trouvait une forme sombre, comme si une colline conique s’était soudain dressée, cachant à nos regards la contrée d’au-delà ; puis, plus loin, sur l’autre rive au-dessus de Walton, nous aperçûmes un autre de ces sommets. Pendant que nous les examinions, ces formes coniques s’abaissèrent et s’élargirent.

Mû par une pensée soudaine, je portai mes regards vers le nord, où je vis que trois de ces nuages noirs s’élevaient.

Une tranquillité soudaine se fit. Loin vers le sud-est, faisant mieux ressortir le calme silence, nous entendions les Martiens s’entr’appeler avec de longs ululements ; puis l’air fut ébranlé de nouveau par les explosions éloignées de leurs tubes. Mais l’artillerie terrestre ne leur répliquait pas.

Il nous était impossible, alors, de comprendre ces choses, mais je devais, plus tard, apprendre la signification de ces sinistres kopjes qui s’amoncelaient dans le crépuscule. Chacun des Martiens, placé ainsi que je l’ai indiqué et obéissant à quelque signal inconnu, avait déchargé, au moyen du tube en forme de canon qu’il portait, une sorte d’immense obus sur tout taillis, coteau ou groupe de maisons, sur tout autre possible abri à canons, qui se trouvait en face de lui. Quelques-uns ne tirèrent qu’un seul de ces projectiles, d’autres, deux, comme dans le cas de celui que nous avions vu ; celui de Ripley en déchargea, prétendit-on, pas moins de cinq, coup sur coup. Ces projectiles se brisaient en touchant le sol – sans faire explosion – et immédiatement dégageaient un énorme volume d’une vapeur lourde et noire, se déroulant et se répandant vers le ciel en un immense nuage sombre, une colline gazeuse qui s’écroulait et s’étendait d’elle-même sur la contrée environnante. Le contact de cette vapeur et l’inspiration de ses acres nuages étaient la mort pour tout ce qui respire.

Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, si bien qu’après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait dans les couches d’air inférieures et retombait sur le sol d’une façon plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les collines, pénétrant dans les vallées, les fossés, au long des cours d’eau, ainsi que fait, dit-on, le gaz acide carbonique s’échappant des fissures des roches volcaniques. Partout où elle venait en contact avec l’eau, quelque action chimique se produisait ; la surface se couvrait instantanément d’une sorte de lie poudreuse qui s’enfonçait lentement, laissant se former d’autres couches. Cette espèce d’écume était absolument insoluble, et il est étrange que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire sans danger l’eau dont on l’avait extraite. La vapeur ne se diffusait pas comme le font ordinairement les gaz. Elle flottait par nuages compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au vent ; elle se combinait très lentement avec la brume et l’humidité de l’air, et tombait sur le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un élément inconnu, donnant un groupe de quatre lignes dans le bleu du spectre, on ignore encore entièrement la nature de cette substance.

Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion était terminé, la Fumée Noire se tassait tout contre le sol, avant même sa précipitation en poussière, si bien qu’à cinquante pieds en l’air, sur les toits, aux étages supérieurs des hautes maisons et sur les grands arbres, il y avait quelque chance d’échapper à l’empoisonnement, comme les faits le prouvèrent ce soir-là à Street Cobham et à Ditton.

L’homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit un étonnant récit de l’étrangeté de ces volutes et de ces replis ; il raconta comment, du haut du clocher de l’église, il vit les maisons du village ressurgir peu à peu, hors de ce néant noirâtre, ainsi que des fantômes. Il resta là pendant un jour et demi, épuisé, mourant de faim et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds la terre sous le ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue recouverte comme d’un velours noir, avec des toits rouges, des arbres verts, puis, plus tard, des haies, des buissons, des granges, des remises, des murs voilés de noir, se dressant ici et là dans le soleil.

Ceci se passait à Street Cobham, où la Fumée Noire resta jusqu’à ce qu’elle fût absorbée d’elle-même dans le sol. Ordinairement, dès qu’elle avait rempli son objet, les Martiens en débarrassaient l’atmosphère au moyen de jets de vapeur.

C’est ce qu’ils firent avec les couches qui s’étaient déroulées auprès de nous, comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les fenêtres d’une maison déserte d’Upper Halliford, où nous étions retournés. De là, aussi, nous apercevions les feux électriques des collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit en tous sens ; puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les détonations des grosses pièces de siège qu’on avait mises en batterie sur ces hauteurs. La canonnade continua à intervalles réguliers, pendant un quart d’heure, envoyant au hasard des projectiles contre les Martiens invisibles, à Hampton et à Ditton ; puis les rayons pâles des feux électriques s’évanouirent et furent remplacés par de vifs reflets rouges.

Alors le quatrième cylindre – météore d’un vert brillant – tomba dans Bushey Park, ainsi que je l’appris plus tard. Avant que l’artillerie des collines de Richmond et de Kingston n’ait ouvert le feu, une violente canonnade se fit entendre au loin, vers le sud-ouest, due, je pense, à des batteries qui tiraient à l’aventure, avant que la Fumée Noire ne submergeât les canonniers.

Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer un nid de guêpes, les Martiens recouvraient toute la contrée, vers Londres, de cette étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne s’étendait lentement et elle atteignit bientôt, d’un côté, Hanwell et de l’autre Coombe et Malden. Toute la nuit, leurs tubes destructeurs furent à l’œuvre. Pas une seule fois après que le Martien de St. George’s Hill eut été abattu, ils ne s’approchèrent à portée de l’artillerie. Partout où ils supposaient que pouvaient être dissimulés les canons, ils envoyaient un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les batteries étaient en vue, ils pointaient simplement le Rayon Ardent.

Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et les incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui cachait toute la vallée de la Tamise et s’étendait aussi loin que l’œil pouvait voir. À travers cette confusion, s’avançaient deux Martiens qui dirigeaient en tous sens leurs bruyants jets de vapeur.

Les Martiens, cette nuit-là, semblaient ménager leur Rayon Ardent, soit qu’ils n’eussent qu’une provision limitée de matière nécessaire à sa production, soit qu’ils aient voulu ne pas détruire entièrement le pays, mais seulement terrifier et anéantir l’opposition qu’ils avaient soulevée. Ils obtinrent assurément ce dernier résultat. La nuit du dimanche fut la fin de toute résistance organisée contre leurs mouvements. Après cela, aucune troupe d’hommes n’osa les affronter, si désespérée eût été l’entreprise. Même les équipages des torpilleurs et des cuirassés, qui avaient remonté la Tamise avec leurs canons à tir rapide, refusèrent de s’arrêter, se mutinèrent et regagnèrent la mer. La seule opération offensive que les hommes aient tentée cette nuit-là fut la préparation de mines et de fosses, avec une énergie frénétique et spasmodique.

Peut-on s’imaginer le sort de ces batteries d’Esher épiant anxieusement le crépuscule ? Aucun des hommes qui les servaient ne survécut. On se représente les dispositions réglementaires, les officiers alertés et attentifs, les pièces prêtes, les munitions empilées à portée, les avant-trains attelés, les groupes de spectateurs civils observant la manœuvre d’aussi près qu’il leur était permis, tout cela, dans la grande tranquillité du soir ; plus loin, les ambulances, avec les blessés et les brûlés de Weybridge ; enfin la sourde détonation du tube des Martiens, et le bizarre projectile tourbillonnant par-dessus les arbres et les maisons et s’écrasant au milieu des champs environnants.

On peut se représenter, aussi, le soudain redoublement d’attention, les volutes et les replis épais de ces ténèbres qui s’avançaient contre le sol, s’élevaient vers le ciel et faisaient du crépuscule une obscurité palpable ; cet étrange et terrible antagoniste enveloppant ses victimes ; les hommes et les chevaux à peine distincts, courant et fuyant, criant et hennissant, tombant à terre ; les hurlements de terreur ; les canons soudain abandonnés ; les hommes suffoquant et se tordant sur le sol, et la rapide dégringolade du cône opaque de fumée. Puis, l’obscurité sombre et impénétrable – rien qu’une masse silencieuse de vapeur compacte cachant les morts.

Un peu avant l’aube, la vapeur noire se répandit dans les rues de Richmond, et, en un dernier effort, le gouvernement, affolé et désorganisé, prévenait la population de Londres de la nécessité de fuir.


ACCUEIL


Page 1Plan de SiteHistoireDivertissementContact