LA GUERRE DES MONDES
H.-G. Wells
Traduction: Henry D. Davray


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LIVRE PREMIER
L’ARRIV√ČE DES MARTIENS


IV.

Le cylindre se dévisse

QUAND je revins √† la lande, le soleil se couchait. Des groupes √©pars se h√Ętaient, venant de Woking, et une ou deux personnes s’en retournaient. La foule autour du trou avait augment√©, et se d√©tachait noire sur le jaune p√Ęle du ciel ‚Äď deux cents personnes environ. Des voix s’√©lev√®rent et il sembla se produire une sorte de lutte √† l’entour du trou. D’√©tranges id√©es me vinrent √† l’esprit. Comme j’approchais, j’entendis la voix de Stent qui s’√©criait :

¬ę En arri√®re ! En arri√®re ! ¬Ľ

Un gamin arrivait en courant vers moi :

¬ę √áa remue, me dit-il en passant, √ßa se d√©visse tout seul. C’est du louche, tout √ßa, merci, je me sauve. ¬Ľ

Je continuai ma route. Il y avait bien l√†, j’imagine, deux ou trois cents personnes se pressant et se coudoyant, les quelques femmes n’√©tant en aucune fa√ßon les moins actives.

¬ę Il est tomb√© dans le trou ! cria quelqu’un.

‚Äď En arri√®re ! ¬Ľ cri√®rent des voix.

La foule s’agita quelque peu, et en jouant des coudes je me frayai un chemin entre les rangs press√©s. Tout ce monde semblait grandement surexcit√©. J’entendis un bourdonnement particulier qui venait du trou.

¬ę Dites donc, me cria Ogilvy, aidez-nous √† maintenir ces idiots √† distance. On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dans cette diable de Chose. ¬Ľ

Je vis un jeune homme, que je reconnus pour un gar√ßon de boutique de Woking, qui essayait de regrimper hors du trou dans lequel la foule l’avait pouss√©.

Le sommet du cylindre continuait √† se d√©visser de l’int√©rieur. D√©j√† cinquante centim√®tres de vis brillante paraissaient ; quelqu’un vint tr√©bucher contre moi et je faillis bien √™tre pr√©cipit√© contre le cylindre. Je me retournai, et √† ce moment le d√©vissage dut √™tre au bout, car le couvercle tomba sur les graviers avec un choc retentissant. J’opposai solidement mon coude √† la personne qui se trouvait derri√®re moi et tournai mes regards vers la Chose. Pendant un moment cette cavit√© circulaire sembla parfaitement noire. J’avais le soleil dans les yeux.

Je crois que tout le monde s’attendait √† voir surgir un homme ‚Äď possiblement quelque √™tre un peu diff√©rent des hommes terrestres, mais, en ses parties essentielles, un homme. Je sais que c’√©tait mon cas. Mais, regardant attentivement, je vis bient√īt quelque chose remuer dans l’ombre ‚Äď des mouvements incertains et houleux, l’un par-dessus l’autre ‚Äď puis deux disques lumineux comme des yeux. Enfin, une chose qui ressemblait √† un petit serpent gris, de la grosseur environ d’une canne ordinaire, se d√©roula hors d’une masse repli√©e et se tortilla dans l’air de mon c√īt√© ‚Äď puis ce fut le tour d’une autre.

Un frisson soudain me passa par tout le corps. Une femme derri√®re moi poussa un cri aigu. Je me tournai √† moiti√©, sans quitter des yeux le cylindre hors duquel d’autres tentacules surgissaient maintenant, et je commen√ßai √† coups de coudes √† me frayer un chemin en arri√®re du bord. Je vis l’√©tonnement faire place √† l’horreur sur les faces des gens qui m’entouraient. J’entendis de tous c√īt√©s des exclamations confuses et il y eut un mouvement g√©n√©ral de recul. Le jeune boutiquier se hissait √† grands efforts sur le bord du trou, et tout √† coup je me trouvai seul, tandis que de l’autre c√īt√© les gens s’enfuyaient, et Stent parmi eux. Je reportai les yeux vers le cylindre et une irr√©sistible terreur s’empara de moi. Je demeurai ainsi p√©trifi√© et les yeux fixes.

Une grosse masse gris√Ętre et ronde, de la grosseur √† peu pr√®s d’un ours, s’√©levait lentement et p√©niblement hors du cylindre. Au moment o√Ļ elle parut en pleine lumi√®re, elle eut des reflets de cuir mouill√©. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement. L’ensemble de la masse √©tait rond et poss√©dait pour ainsi dire une face : il y avait sous les yeux une bouche, dont les bords sans l√®vres tremblotaient, s’agitaient et laissaient √©chapper une sorte de salive. Le corps palpitait et haletait convulsivement. Un appendice tentaculaire long et mou agrippa le bord du cylindre et un autre se balan√ßa dans l’air.

Ceux qui n’ont jamais vu de Martiens vivants peuvent difficilement s’imaginer l’horreur √©trange de leur aspect, leur bouche singuli√®re en forme de V et la l√®vre sup√©rieure pointue, le manque de front, l’absence de menton au-dessous de la l√®vre inf√©rieure en coin, le remuement incessant de cette bouche, le groupe gorgonesque des tentacules, la respiration tumultueuse des poumons dans une atmosph√®re diff√©rente, leurs mouvements lourds et p√©nibles, √† cause de l’√©nergie plus grande de la pesanteur sur la Terre et par-dessus tout l’extraordinaire intensit√© de leurs yeux √©normes ‚Äď tout cela me produisit un effet qui tenait de la naus√©e. Il y avait quelque chose de fongueux dans la peau brune huileuse, quelque chose d’inexprimablement terrible dans la maladroite assurance de leurs lents mouvements. M√™me √† cette premi√®re rencontre, je fus saisi de d√©go√Ľt et d’√©pouvante.

Soudain le monstre disparut. Il avait chancel√© sur le bord du cylindre et d√©gringol√© dans le trou avec un bruit semblable √† celui que produirait une grosse masse de cuir, je l’entendis pousser un singulier cri rauque et imm√©diatement apr√®s une autre de ces cr√©atures apparut vaguement dans l’ombre √©paisse de l’ouverture.

Alors mon acc√®s de terreur cessa. Je me d√©tournai et dans une course folle m’√©lan√ßai vers le premier groupe d’arbres, √† environ cent m√®tres de l√†. Mais je courais obliquement et en tr√©buchant, car je ne pouvais d√©tourner mes regards de ces choses.

Parmi quelques jeunes sapins et des buissons de gen√™ts, je m’arr√™tai haletant, anxieux de ce qui allait se produire. La lande, autour du trou, √©tait couverte de gens √©pars, comme moi √† demi fascin√©s de terreur, √©piant ces cr√©atures, ou plut√īt l’amas de gravier bordant le trou dans lequel elles √©taient. Alors, avec une horreur nouvelle, je vis un objet rond et noir s’agiter au bord du talus. C’√©tait la t√™te du boutiquier qui √©tait tomb√© dans la fosse, et cette t√™te semblait un petit point noir contre les flammes du ciel occidental. Il parvint √† sortir une √©paule et un genou, mais il parut retomber de nouveau et sa t√™te seule resta visible. Soudain il disparut et je m’imaginai qu’un faible cri venait jusqu’√† moi. Une impulsion irraisonn√©e m’ordonna d’aller √† son aide, sans que je pusse surmonter mes craintes.

Tout devint alors invisible, cach√© dans la fosse profonde et par le tas de sable que la chute du cylindre avait amoncel√©. Quiconque serait venu par la route de Chobham ou de Woking e√Ľt √©t√© fort √©tonn√© de voir une centaine de gens environ en un grand cercle irr√©gulier dissimul√©s dans des foss√©s, derri√®re des buissons, des barri√®res, des haies, ne se parlant que par cris brefs et rapides, et les yeux fix√©s obstin√©ment sur quelques tas de sable. La brouette de provisions, √©pave baroque, √©tait rest√©e sur le talus, noire contre le ciel en feu, et dans le chemin creux √©tait une rang√©e de v√©hicules abandonn√©s, dont les chevaux frappaient de leurs sabots le sol ou achevaient la pitance d’avoine de leurs musettes.


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